Panorama de la littérature en Moldavie de nos jours (1) – Interview avec Aliona Grati, critique littéraire de Moldavie

Interview avec Aliona Grati, critique littéraire de Moldavie, réalisé par la poète Maria Augustina Hâncu, Moldavie-France 

la revue française La Cause Litteraire

http://www.lacauselitteraire.fr/panorama-de-la-litterature-en-moldavie-de-nos-jours

Maria Augustina Hâncu : Chère Madame Aliona Grati, vous êtes un historien littéraire ainsi qu’un critique littéraire très connecté au processus littéraire contemporain et qui a des prises de position. De même, vous signez périodiquement des chroniques sur les nouveaux livres parus. Pourriez-vous me dire dans quelle mesure la littérature a-t-elle un impact quelconque sur la société moldave actuelle ?

Aliona Grati : Le poète est celui qui change, par son art, le monde vers le mieux, en le purifiant du mal, tel Héraclès dans les écuries d’Augias ou en le purifiant, en domptant ses ténèbres comme Orphée. L’art de l’écrivain a supposé, de tous temps, comme l’a démontré l’histoire de la culture, aussi l’expression de son attitude face aux évènements qui ont lieu dans sa Cité. Mais dans quelle mesure cette attitude a-t-elle été explicite dans le texte artistique, c’est déjà un autre aspect qui tient du talent ou du programme littéraire de l’écrivain. D’une part, l’histoire connaît suffisamment de personnalités polyvalentes, des poètes qui ont contribué, en tant qu’hommes politiques, juristes, fonctionnaires, etc., au développement de leur peuple.

Je répondrai à votre question, en remontant dans le passé, à partir d’un événement historique d’envergure pour notre société d’il y a 25-27 ans : le moment de la chute de l’URSS et de la création de l’état de la République de Moldavie. Car lors de ces événements nos écrivains ont participé de manière active, en se plaçant sur les barricades et en jouant le rôle de messagers du changement et de formateurs d’opinion publique. Jamais les deux derniers siècles les écrivains de langue roumaine n’ont eu tant d’influence sur les événements comme ils l’ont eue dans les années qui ont précédé la chute de l’empire soviétique (1989-1991) et dans les premières années du nouvel état. Il est certain qu’en vertu d’une histoire orpheline, depuis tous les temps les écrivains de cet espace géographique furent entraînés dans un processus d’engagements social.

Néanmoins, ils n’ont pas toujours réussi à convaincre, se faire entendre, marquer le cours de l’histoire. En 1989, leurs voix ont percé grâce à leur parfait alignement avec le Mouvement de renaissance nationale. Encouragés par les libertés de la Perestroïka de Gorbatchev, certains écrivains ont exprimé ouvertement leurs options politiques et culturelles et ont participé activement à l’organisation des démonstrations de la rue et en particulier en tant qu’auteurs d’articles d’information que seulement quelques journaux de l’époque osaient publier, comme par exemple Literatura și Arta ou Glasul. Voici seulement quelques noms d’écrivains engagés dans les événements de cette époque-là, ayant réussi à changer véritablement leur parcours : Ion Vatamanu, Vladimir Beşleagă, Grigore Vieru, Mihail Gh. Cibotaru, Ion Druță, Dumitru Matcovschi, Nicolae Dabija, Ion Hadârcă, Leonida Lari, Gheorghe Malarciuc, Lidia Istrati, Ion Ciocanu, Mihai Cimpoi, Vasile Romanciuc, Nina Josu etc. Ceux-ci ont été très réceptifs lors de l’information des lecteurs sur les problèmes émergents, qui visaient le retour à l’alphabet latin, la clarification de l’identité nationale des Moldaves, la liquidation d’espaces blancs de l’histoire créée artificiellement par le régime totalitaire, les aspects socio-économiques et politiques, etc.

 

Les écrivains, les poètes peuvent-ils contribuer d’une certaine manière aux changements de la société ? Quel rôle ont les écrivains de langue roumaine en République de Moldavie ?

 

On pourrait dire que, par leur attitude, les intellectuels, les hommes de lettres ont préparé le terrain pour les futures reformes sociales. Leurs textes ont sensibilisé profondément l’opinion publique, en engageant les citoyens à avoir une prise de position active dans la société. Beaucoup d’écrivains ont fait partie du Front Populaire de Moldavie, une association de groupes politiques et culturels qui ont eu une influence décisive sur le mouvement des masses à la fin des années 80 du siècle dernier. Le mérite de ces écrivains est inestimable en ce qui concerne la décision de faire passer l’écriture de l’alphabet russe (que l’on utilisait en République Soviétique Socialiste Moldave sous prétexte de l’existence d’une langue moldave, distincte de la roumaine) à l’alphabet latin, proprement à la langue roumaine moderne. Sur le plan de la littérature, ils ont favorisé l’apparition d’une nouvelle génération d’écrivains qui a créé l’alignement avec la littérature roumaine de l’autre côté de la rivière de Prut, de Roumanie, ainsi que le changement de mentalité littéraire en accord avec celle de l’Occident.

Autrement dit, les écrivains peuvent et doivent intervenir dans les affaires de la société lorsque les temps le demandent ou lorsque les choses vont mal. Souvent ils le font au détriment de leurs œuvres, parce que l’art moderne demande impérativement de se centrer sur la valeur esthétique. C’est le cas aussi de la génération du Mouvement national moldave qui est descendue de « sa tour esthétique » vers la place publique et a choisi de faire de la poésie de circonstance, engagée socialement. Le paradoxe tient dans le fait que, justement, avec une telle poésie, de la rue, récitée depuis la scène au milieu de la foule, ils se sont fait entendre et écouter par un très grand nombre de gens. On ne peut pas dire la même chose des poètes qui, considérant achevée leur mission  sociale, se sont retirés dans leur milieu, dans leur atelier de travail, écrivant des poèmes en accord avec l’esthétique du temps. Il est vrai, le nombre de revues de culture et de littérature s’est multiplié de manière significative après la déclaration de l’indépendance de la République de Moldavie, alors que le public a diminué, se limitant seulement aux lecteurs intéressés.

À l’heure actuelle, l’impact immédiat de la littérature sur les événements est difficile à évaluer. On traverse une période de déroute politique, mais aussi de crise de consommateurs de la littérature. En ce qui concerne le deuxième aspect, celui de la crise des lecteurs, le phénomène est global. Dans tous les pays, la littérature souffre à cause de l’amenuisement drastique du marché sous la pression des moyens de divertissement : les jeux d’ordinateur, la télévision, la communication sur Internet etc. Tandis que chez nous cette crise a des dates particulières, spécifiques à tous les pays qui ont eu un passé totalitaire au sein des pays socialistes ayant pour centre le Kremlin. Dans les années qui ont précédé l’écroulement de l’Union Soviétique, par exemple, l’intérêt pour la bonne littérature était maintenu, paradoxalement, par la censure. L’interdiction des livres à caractère dissident a facilité un phénomène très intéressant : la curiosité du lecteur. Justement les livres interdits, les soi-disant samizdat, devenaient très rapidement populaires, se répandaient à grande vitesse de main en main. L’annulation de l’interdiction sur les livres, la possibilité de se procurer ouvertement le livre à caractère politique a diminué de manière regrettable l’intérêt des lecteurs, séduits maintenant par l’offre des technologies. S’est réduite aussi bien sûr la popularité des écrivains, ainsi que leur possibilité d’influence. Il faut préciser aussi le fait que les écrivains avaient un statut privilégié durant l’Union Soviétique, que l’état leur offrait en échange « des services » dans la manipulation des masses. Ce statut supposait un soutient financier, et aussi de son image. Aujourd’hui l’écrivain est laissé à son propre compte. Jadis l’état assumait les charges de l’édition d’innombrables exemplaires de livres de certains écrivains, il est vrai, agréables au régime. Aujourd’hui les écrivains doivent s’occuper eux-mêmes de cet aspect-là, éditant leurs livres en un nombre minuscule d’exemplaires. Les événements littéraires sont fréquentés par un petit nombre d’intellectuels qui ont les mêmes intérêts et sont peu reflétés dans les médias et la télévision. Dans ces conditions, la littérature a des chances réduites d’influence sur la société.

La négligence de la littérature et des écrivains a été déplorée depuis tous les temps, la crise est une situation normale de la littérature, un signe des changements qui se produisent dans son intérieur et ne doit pas être perçue comme une fatalité. Après tout, cette déroute politique, sociale, culturelle etc., à caractère spécifique, par laquelle passe la société moldave, peut offrir aux écrivains des idées en matière de thème, sujet, personnage littéraire.

Paris; 2 nov.

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