Panorama de la littérature en Moldavie de nos jours (2) – Interview avec Aliona Grati, critique littéraire de Moldavie

Maintenant je vais faire abstraction de la poésie qui, en vertu du modèle, participe peu aux phénomènes extra-littéraires, même si les poètes de notre espace géographique et culturel n’ont pu que rarement s’en éloigner, et je vais faire référence au roman. Ce genre est en règle générale plus porté sur la vérité sociale et politique. On aime croire que depuis 1991 jusqu’à aujourd’hui le roman roumain de Moldavie a réussi à dire quelque chose d’essentiel sur la condition humaine et que, libérés par les blocages idéologiques de la période soviétique ou bien encouragés par l’ouverture vers le modèle européen, nos écrivains ont offert à ceux des autres cultures et littératures qui sont intéressés un matériel pertinent qui décrit l’expérience, les traumatismes spirituels que les Moldaves ont subis sous le régime totalitaire. Les vérités désagréables sur une humanité agressée par un régime diabolique distinguent nos écrivains et avantagent leur encrage dans l’horizon de l’époque, préfiguré en ce sens par Aleksandr Soljeniţin, Alexandr Zinoviev, Milan Kundera, Ismail Kadare, Czeslaw Miłosz, Adam Michnik, etc.

Le choc que le totalitarisme soviétique a imposé à l’humanité, en espérant une révolution anthropologique de la nature humaine, a eu des répercussions sérieuses et de durée sur l’imaginaire collectif. Vladimir Beșleagă, Aureliu Busuioc, Paul Goma, ainsi que les plus jeunes Iulian Ciocan, Anatol Moraru, Dumitru Crudu, Constantin Cheianu, etc., furent des témoins de l’intérieur du régime totalitariste, du choc soviétique et des événements socio-politiques des deux dernières décennies du post-totalitarisme. Ils ont eu une expérience spéciale et ont porté témoignage sur les répercussions nocives sur les gens de l’idéologie communiste émises par un régime dictatorial.

Les écrivains de la génération ancienne et de la plus jeune transposent, de la même manière avec acuité, les drames et les recherches d’une communauté marginalisée et traumatisée historiquement parlant. Les deux derniers siècles, cette petite partie de territoire a supporté plusieurs changements de régime, mais les expériences les plus traumatisantes furent celles liées à sa rupture, à plusieurs reprises, avec la Roumanie, avec la culture et l’histoire de son peuple. De loin la plus révélatrice en ce sens est la métaphore du romancier Vladimir Beşleagă, Un vol brisé (Zbor frânt, le titre d’un de ses romans), une métaphore parabole qui répand des significations politiques, idéologiques, sociales, morales, anthropologiques et démontre la fracture sociale et géographique liée fatalement à la communauté de cet espace géographique. Le destin tragique, brisé ou interrompu décrit la trajectoire existentielle du roumain/moldave/bessarabien, situé dans l’histoire des derniers presque deux cents ans.

 

Quels sont les thèmes le plus explorés par les auteurs d’aujourd’hui en Moldavie ?

 

Il y a deux expériences des plus dramatiques vécues par les habitants de cette petite région les deux derniers siècles : la déroute existentielle après la dissolution de l’empire soviétique et l’exode des citoyens vers l’Ouest. Incarnés dans la matière anecdotique du texte artistique, particulièrement du roman, les événements sociaux constituent des prétextes pour émettre des hypothèses sur la nature et l’organisation de l’univers humain dans les moments de crise. Le roman peut décrire ce qui nous échappe à l’histoire ; à travers le roman on a accès à la mentalité de l’époque qui s’est voulue postcommuniste. L’imaginaire surdimensionné des écrivains enregistre l’atmosphère de déception générale, tandis que les histoires contées par eux ce sont les conséquences de la sublimation de certaines expériences sociales monstrueuses. Ils réactualisent le moment dans lequel les conséquences immédiates de la chute de l’empire soviétique se font visibles : le déferlement des groupes maffieux et la subordination par ceux-ci de toutes les figures centrales de la vie sociale, à commencer par les dirigeants de l’économie ou les dignitaires de la république, jusqu’aux serviteurs de l’église. Les services de renseignements font abstraction du changement de régime et fonctionnent à l’ancienne, en envahissant la vie privée des gens.

C’est un fait évident que la pensée des quelques romans des écrivains de Moldavie, alimentés par les réalités locales, éveille des doutes profonds sur la possibilité du confort de l’individu dans le monde dans lequel il vit. Le processus difficile et convulsif d’adaptation au système non socialiste crée des nouvelles désillusions, des replis et des claustrations. Le monde d’Aureliu Busuioc, Nicolae Popa, Nicolae Esinencu, Constantin Cheianu ou Dumitru Crudu, s’avère être un monde de rupture. L’univers intérieur des personnages est celui de l’être humain auto-marginalisé, situé dans une crise profonde de doutes. Des figures solitaires contemplatives, destinées au mode de vie isolé en marge de l’acceptation sociale, ont été exclus tant du système soviétique, que de celui installé de fait après la dissolution de l’empire. L’histoire de leurs vies se voit dynamitée par des états et des actions extrêmes. Nicolae Popa projette dans L’Avion qui sentait le poisson la vision sur un monde de quelqu’un dégoûté par l’état moral, social, culturel, politique et économique de la région dans laquelle il est né et habite.

Le personnage de Nicolae Esinencu du roman Les Chinois arrivent ! s’écroule dans un monde de labyrinthes, créé sur les phobies des nouveaux idéologues du XXIe siècle. La projection onirique du métro contient toutes les caractéristiques d’une dystopie et constitue une parabole, dont la signification dynamite de l’intérieur une religion politique totalitariste et expansionniste. Les personnages de Dumitru Crudu du roman Massacre en Géorgie ce sont les victimes d’une catastrophe anthropologique, de mutations néfastes de la sphère de l’humain, qui génère l’aliénation et la schizophrénie. L’alcool devient l’unique chance pour s’évader de la réalité et la façon de résister pour les personnages de Ghenadie Postolache dans le roman Exercices de photosynthèse. Les héros révoltés de Constantin Cheianu du roman Sex & Perestroïka sont de jeunes intellectuels Moldaves, alimentés par les idéaux de la démocratie avec toutes ses promesses de liberté et de prospérité, mais obligés de vivre toujours dans le même milieu totalitaire des miliciens. La réalité historique décrite a toutes les caractéristiques d’un monde anormal, capable de générer des raisons suffisantes pour avoir des traumatismes psychologiques et de claustration.

Il semblerait qu’une solution pour se sauver du désastre postsoviétique se trouve dans la fuite à la recherche d’une vie meilleure et l’installation dans l’Ouest prospère, mais là aussi les écrivains se montrent sceptiques, en apportant des répliques artistiques décourageantes. Dans le roman de Claudia Partole, La vie d’une nuit ou Totentanz, le déracinement, l’éloignement géographique de l’individu casanier équivaut à une confrontation de l’être vivant avec la limite absolue de la mort. Le roman de Liliana Corobca, Kinderland, vise l’exode inquiétant de la population avec des enfants solitaires et des villages figés par la peur de la fin. Dans le roman Un an au paradis, la même auteure réfléchit sur un moment véritablement tragique de la modernité – le trafic des êtres humains.

Le post-soviétisme est devenu un thème symptomatique pour une époque et un âge culturel dans la littérature des pays de l’ancien empire. Les nouvelles ouvertures et relations ont apporté des modifications substantielles dans la structure mentale de l’individu jusqu’alors vivant dans un régime totalitaire et autiste, dont le discours politique a dégénéré en un modèle de communication distorsionnée et dogmatique. Vasile Gârneţ avec le roman Le témoin pose le problème des conséquences graves d’une fermeture monologique et dogmatique de l’identité. L’option pour un dialogue et l’ouverture pour les différents avis des autres est déclarée dans le roman Le changement de la garde de Vitalie Ciobanu.

Bien évidemment la poésie peut faire référence à ces aspects sociaux. Un bon exemple est votre volume Une balançoire sur la mer, dans lequel vous projetez en images et en vers excellents cet état-là de déracinement. Ce que vous réussissez c’est d’exprimer ce cri désespéré de l’âme détachée du sol familial, mais aussi la récompense spirituelle qu’a apporté avec soi votre communion en tant qu’intellectuelle avec la grande culture française. Dans cette manière élégante, vous reprenez le motif de l’existence entre deux mondes et entre deux cultures.

Maria Augustina Hâncu

Paris, 14, nov.

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