Panorama de la littérature en Moldavie de nos jours (3) – Interview avec Aliona Grati, critique littéraire de Moldavie

Vous avez parlé des prosateurs, des romanciers. Mais quel est l’état de la poésie aujourd’hui, quelles sont les préoccupations des poètes de langue roumaine de la République de Moldavie ? Comment résonnent-ils avec la poésie de Roumanie et d’Occident ?

On écrit beaucoup et de la bonne poésie en langue roumaine en République de Moldavie : une poésie variée du point de vue thématique et comme art poétique. On traverse une période tolérante à tous les types de poésie pourvu qu’elle soit de qualité. Des volumes de jeunes auteurs paraissent, mais aussi des anthologies de poètes seniors. Il existe de la poésie ludique, érudite, livresque, textualiste dans l’esprit de la postmodernité, ainsi que de la poésie qui n’a pas abandonné l’esthétique de la modernité. On écrit avec la rime des vers libres, de la poésie métaphorique et une poésie des combinaisons rhétoriques, de la poésie métaphysique, hermétique et de la poésie connectée au concret autobiographique et prosaïque. En servant l’esprit de l’époque, la plus grande partie des poètes ont une identité multiple en étant simultanément modernistes, métaphysiciens, prophètes du nouveau monde, textualistes, ironiques.

Pour donner quelques noms : les seniors, c’est-a-dire des poètes situés aujourd’hui à l’étape des anthologies opera omnia : Andrei Țurcanu, Valeriu Matei, Arcadie Suceveanu, Leo Butnaru, Marcela Benea, Nicolae Popa ; la génération des années 80 : Călina Trifan, le déploré Eugen Cioclea, Vsevolod Ciornei, Teo Chiriac, Lorina Bălteanu, Aura Cristi, Irina Nechit, Vasile Gârneț, Emilian Galaicu-Păun, Nicolae Leahu, Grigore Chiper, Maria Șleahtițchi, Margareta Curtescu, Nicolae Spătaru, Mircea V. Ciobanu, Dumitru Crudu, Alexandru Vakulovski, Mihail Vakulovski, etc. ; la génération d’après 2000 : Radmila Popovici, Diana Iepure, Liliana Armașu, Silvia Goteanschii, Maria Augustina Hâncu, Maria Pilchin, Aura Maru, Doina Postolache, etc. ; et bien sûr les jeunes non-conformistes ou la génération de l’internet : Andrei Gamart, Alexandru Cosmescu, Daria Vlas, Corina Ajder, Vlad Gatman, Pablo, Vadim Vasiliu, Ecaterina Bargan, Ana Donţu, Virgil Botnaru, Doina Bulat, Tania Dumbravă, Cătălina Bălan, Paula Erizeanu. Il se peut que quelques noms m’aient échappé, de toute manière la liste est imposante.

Le lien de la littérature de langue roumaine de chez nous avec celle écrite en Roumanie est consubstantielle : la littérature écrite ici est partie de la littérature roumaine. Et cet état de choses n’a jamais cessé. Etant séparée de manière forcée, durant quelques décennies, de sa matrice par la frontière de la rivière Prut et par une couche étrangère de l’écriture, la culture, la littérature d’ici s’est alignée grosso modo (je fais référence à la même sensibilité, l’esthétique de l’époque, des thèmes existentiels) avec celle de Roumanie. Autre chose est le fait que le nombre de bons écrivains chez nous a été très réduit durant les années d’après-guerre. Après deux guerres et des annexions à la Russie, les intellectuels, particulièrement ceux de langue roumaine, soit se sont refugiés au-delà de la rivière de Prut, en Roumanie, soit ils furent déportés par force en Sibérie ou écrasés par le régime stalinien. Il a fallu de longues années pour rétablir la normalité. Depuis déjà plus de 20 ans, plus rien ne sépare nos écrivains d’ici d’avec les collègues de Roumanie (sauf peut-être les possibilités financières nécessaires aux déplacements). Certains poètes plus jeunes de la liste ci-dessus ont fait leurs études en Roumanie, presque tous font partie de l’Union des Écrivains de Roumanie. On organise des dizaines de réunions communes et des festivals de poésie tant ici qu’en Roumanie. Les écrivains d’ici peuvent éditer leurs livres chez tout éditeur là-bas.

Les poètes d’Occident ont été accessibles à partir des années 60 du siècle passé, étant donné les traductions en langue russe, nombreuses et de qualité. Certains livres pouvaient être achetés même en version originale dans les bibliothèques municipales. Donc, l’influence des modèles occidentaux s’est toujours faite et c’est pour cela que l’on peut parler avec certitude d’une certaine résonance de la poésie d’ici avec la poésie du monde. Actuellement ce phénomène s’effectue encore plus naturellement, étant donné les possibilités de libre déplacement et d’instruction.

 

Comment se manifestent les possibilités de présentation de poètes de Moldavie sur le plan international ?

 

Je ne sais pas si je pourrai dire quelque chose de nouveau en ce sens. Les traductions constituent aujourd’hui encore la voie sûre de diffusion de la poésie nationale sur le plan international. Peut-être devrait-on accorder plus d’importance au traducteur de littérature de fiction et à l’éditeur qui assume ce genre de projets : promotion, statut social, soutien financier, possibilités de stages, etc. Et bien sûr sont bienvenus les rencontres et le dialogue vivant au sein des festivals internationaux de littérature, des universités d’été, etc. J’ai la conviction que les deux modalités sont vitales pour la connaissance réciproque. Je peux prendre comme argument l’exemple le plus récent dans mon esprit : le Festival International de Poésie « Le Printemps Européen des Poètes » qui a eu lieu à Chișinău du 16 au 20 mai cette année, durant lequel j’ai eu le plaisir de connaître personnellement le poète Nouri Al-Jarrah, mais aussi d’autres poètes de différents pays, comme Umar Timol (que vous avez traduit de manière excellente en roumain), Anita Barnacchia (Italia). Ces festivals vont porter inévitablement leurs fruits : des collaborations, des traductions, etc., c’est-à-dire tout ce qui donne du tonus et de la vitalité à la créativité et à la littérature.

Je vous remercie.

Entretien mené par Maria Augustina Hancu

Paris, , 28 nov.

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